En prévision des présidentielles de 2020, la campagne pour les Primaires démocrates met au cœur de sa campagne la question climatique. Une révolution se prépare dans le paysage politique américain ? 

Le 5 septembre dernier, la chaîne CNN a tenu une assemblée publique sur les changements climatiques, diffusée en direct durant 7 heures. C’était une grande première dans l’histoire des élections américaines, où l’enjeu climatique n’avait jamais obtenu une tribune aussi importante. L’objectif : permettre au public de questionner la plateforme climatique des candidats aux Primaires démocrates, en accordant environ 30 minutes à chacun pour défendre sa vision.

Avant de se réjouir prématurément de l’éveil de la politique américaine aux enjeux écologiques, il convient de rappeler l’aspect profondément partisan de la « croyance » dans les changements climatiques aux États-Unis. D’après le Pew Research Center [i], 57% des électeurs se disent inquiets des changements climatiques, une augmentation de 17% en quatre ans. Mais l’augmentation est encore plus significative lorsque l’on divise les statistiques selon les partis. Ainsi, 94% des démocrates libéraux affirment que les changements climatiques sont une menace au bien-être des États-Unis, pourcentage qui descend à 75% chez les démocrates modérés et conservateurs, et à 19% chez les républicains conservateurs.

Ces chiffres témoignent de la différence radicale du traitement outre-Atlantique de l’enjeu climatique. La nécessité d’agir pour le climat est perçue comme radicalement partisane, ce qui contraint les candidats à la Primaire à un choix décisif: associer leur campagne à une action forte sur le climat, au risque de ne parler qu’à la frange très libérale de leur parti, ou viser le milieu pour attirer autant les démocrates que les républicains déçus par Trump.

Dans cet esprit, et toujours avec l’éclat caractéristique de la politique américaine, l’assemblée de CNN a introduit chaque candidat par une présentation haute en couleur des désastres naturels récents et en cours, tout en ponctuant l’émission de Breaking News annonçant les avancées de l’ouragan Dorian. Les positions des aspirants à la présidence se sont d’abord caractérisées par leur similitude: dénoncer les compagnies pétrolières, rejeter le climatoscepticisme de Trump et des républicains, et promettre de taxer les riches qui profitent de la dégradation du climat.

Joe Biden, vice-président sous Obama et numéro un dans les intentions de vote, a misé sur l’importance de la diplomatie. Il a promis de rétablir le leadership américain sur la scène internationale, pour faire des États-Unis une force de changement en matière de climat.

Dans une approche plus judiciaire, l’ancienne procureure générale de la Californie Kamala Harris a promis d’attaquer en justice les compagnies pétrolières pour avoir caché l’impact des énergies fossiles sur le climat depuis les années 1980. 

À la gauche du parti, Bernie Sanders est sorti du lot en dépeignant une vision catastrophiste des changements climatiques et par la hauteur du financement qu’il accorderait à la cause : 16 billions de dollars. À titre de comparaison, l’économie américaine représente approximativement 20 billions de dollars en 2018 [ii]. 

À peine plus modérée, Elizabeth Warren a promis de dédier 10 billions à la cause. Au-delà des chiffres, elle s’est distinguée par une solide compréhension des enjeux, reliant crise sociale et environnementale. Elle a ainsi promis de ne pas tomber dans le piège des débats sur les pailles de plastique et les ampoules LED, pour mettre le focus sur les gros pollueurs et les lobbys qui corrompent Washington.  

Le débat a été l’occasion de voir sortir du lot un candidat marginal, mais aux idées audacieuses: Andrew Yang. Il a présenté sa promesse – tout à fait radicale – d’un revenu universel de base de 1000$ comme une solution pour réduire la pauvreté, mais également pour permettre aux Américain.e.s de modifier leur mode de vie pour s’adapter aux changements climatiques. Il a aussi appelé à revoir les instruments de mesure de l’économie, notamment le PIB, pour le remplacer par des indicateurs permettant à la fois de tenir compte de la santé, de l’économie et de la planète, comme l’espérance de vie ou l’addiction aux drogues. Finalement Yang affirme qu’imposer un prix sur le carbone permettra de transformer l’économie américaine radicalement et rapidement : « In America, you aim toward what you measure. »  

Mais au-delà de ces aspects prometteurs, le débat s’est heurté à un obstacle majeur pour l’électorat américain : la question du mode de vie. Bien que l’idée d’adresser les changements climatiques fasse son chemin, celle d’exiger des sacrifices personnels reste délicate.  

Mettre en cause la consommation de viande a été adressée avec beaucoup d’évitement de la part des candidats. Pourtant, la question du sacro-saint cheeseburger est revenue pour chaque candidat, mais n’a jamais abouti à une discussion sur l’impact des choix individuels. Même Cory Booker, connu pour son véganisme, s’est fortement défendu d’imposer et même de recommander un quelconque choix alimentaire. De quoi rappeler l’affirmation célèbre de George H. W. Bush : “The Americain way of life is not up to negotiation.”

La sortie des États-Unis de l’Accord de Paris en janvier 2017 a secoué la communauté internationale et fait craindre une sortie de la Chine. Bien que ce scénario ait été évité notamment grâce au leadership de l’UE, il est clair qu’aucun changement radical ne pourra avoir lieu sans action collective qui inclue les États-Unis. Le pays représente à lui seul environ 14% des émissions mondiales : en 2017, elles s’élevaient à environ 6 457 millions de tonnes d’équivalents CO2 [iii] (contre 47,2 millions de tonnes  pour la Suisse la même année). Et non seulement les émissions américaines sont élevées, mais elles sont en augmentation : 2,7% à l’année 2018 [v]. Plus important encore, le leadership économique et culturel américain est une force de blocage importante à l’heure actuelle.  

Ainsi, ces débats sont-ils suffisants pour se réjouir ? Non, bien entendu. Pourtant, ils montrent que malgré la détermination de l’administration Trump à bloquer l’émergence de l’enjeu climatique, la préoccupation fait son chemin dans l’électorat américain. Il reste à espérer que les intentions se transforment en actions et que les électeurs se mobilisent le 3 novembre 2020.

Sources

[i] Kennedy Brian, Hefferson Meg, 28.08.2019. U.S. concern about climate change is rising, but mainly among Democrats. Pew Research Center [en ligne].

[ii] Silver Caleb, 7.06.2019. Top 20 Economies in the World. Investopedia [en ligne].

[iii] Environmental Protection Agency, 2019. 1990–2017. National-Level U.S. Greenhouse Gas Inventory. Fast facts [pdf].

[iv] OFEV. Inventaire des émissions de gaz à effet de serre. admin.ch.

[v] Trevor Houser, Hannah Pitt, and Hannah Hess, 31.05. 2019. Final US Emissions Estimates for 2018. rhg.com.

Ève-Marie Deshaye

Ève-Marie Deshaye

Comité éditorial

Passionnée par les mots et croyant fortement dans le pouvoir des idées, je m’intéresse tout particulièrement aux impacts sociaux des enjeux environnementaux, à la politique et au féminisme. Mon parcours m’a amené de l’étude des langues à celle de la philosophie puis à la durabilité, et j’aspire à combiner ces intérêts pour œuvrer en faveur de la transition écologique. En dehors des réflexions sur ces enjeux globaux, je garde les pieds sur terre grâce au vélo, aux expériences de permaculture dans mon jardin et à une pratique de yoga que je cultive depuis plus de 10 ans

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