L’engagement dans un parti écologiste: une question de liens, de temps.. (mais pas d’argent!)

L’engagement dans un parti écologiste: une question de liens, de temps.. (mais pas d’argent!)

Quand deux formes d’engagement politique se croisent : une militante d’Extinction Rebellion discute avec une membre des Jeunes Vert.e.s. Pourquoi choisir de s’engager dans un parti pour faire face au désastre écologique ?

Moi-même engagée dans Extinction Rebellion [1], je doute fortement de la capacité de la structure politique actuelle à réagir par elle-même de manière adéquate au désastre écologique. Cela m’interroge donc quand je vois des personnes de mon âge qui choisissent de s’engager chez les Jeunes Vert.e.s. J’ai cherché à connaître leurs motivations.

Voici une réponse possible, donnée par Sophie Desbiolles, 27 ans, engagée à la fois auprès des Jeunes Vert.e.s Genève en tant que coprésidente, et des Vert.e.s en tant que collaboratrice politique pour la campagne des élections fédérales d’octobre. étudiante, elle suit, comme moi le master en Fondements et pratiques de la durabilité à l’Université de Lausanne

Hedwige : Depuis combien de temps fais-tu partie des Vert.e.s ?

Sophie : Depuis une année et demie à peu près.

H : Au départ, pourquoi t’es-tu engagée chez les Jeunes Vert.e.s ?

S : J’étais militante depuis plusieurs années chez Greenpeace. Quand on a fait la campagne pour la sortie du nucléaire, je travaillais dans le comité d’initiative où il y avait aussi les Vert.e.s. J’ai donc commencé à fréquenter les gens des Verts et des Jeunes Verts. Puis, quand il y a eu les élections cantonales en 2018, j’ai été candidate sur la liste. Les Vert.e.s aiment avoir beaucoup de listes avec beaucoup de monde, parce qu’ils aiment montrer la diversité des profils. Du coup, je suis devenue automatiquement membre des Jeunes Vert.e.s.

H : Donc tu t’es retrouvée engagée un peu comme ça, par hasard ? Ou tu voulais vraiment faire partie des Vert.e.s ?

S : A force de collaborer avec eux.elles sur des événements, oui. J’ai vu que l’idée que « tous les partis politiques sont des pourris » n’était pas forcément vraie. Je n’avais pas une bonne image des politicien.ne.s(rires). Mais en les côtoyant, en étant sur le terrain et dans l’action, tu vois réellement qui sont les gens et ce qu’ils veulent.

H : Donc, tu as laissé tomber Greenpeace ?

S : Je voulais continuer les deux, parce que, quelque part, la politique ce n’est pas un but en soi, c’est vraiment un moyen, un moyen différent du militantisme associatif. Je voulais garder les deux car je trouve ça très intéressant d’être à la fois membre de la société civile et de la classe politique. Ce sont vraiment des approches différentes avec des outils différents. Mais, après comme j’ai postulé pour être coprésidente des Jeunes Verts et que j’ai été élue, j’ai dû laisser Greenpeace de côté car je n’avais pas le temps de tout faire.

H : Donc c’est vraiment pour des questions de temps que tu as laissé tomber Greenpeace, et pas parce que tu penses que la politique est plus efficace que l’associatif…

S : Non je pense qu’il faut vraiment les deux. C’est vraiment une question de temps, car j’ai aussi mes études à côté. La politique c’est lent, ça avance petit pas par petit pas. Mais il suffit qu’il y ait une majorité, une initiative qui passe, et puis tout à coup tu peux vraiment faire quelque chose. Avec le militantisme, tu as une plus grosse marge de manœuvre dans le choix des actions. Et c’est aussi important : on le voit avec les Grèves pour le climat.

H : Donc tu as l’espoir qu’il y ait un « truc » qui se passe et qui renverse la donne ?

S : J’ai l’espoir. Après est-ce que c’est réaliste, je ne sais pas. On a vu que dans les intentions de vote, les Vert.e.s ont dépassé le PDC. Après ce ne sont que des intentions de vote… Je compte aussi sur les jeunes, tous ceux qui sont nouveaux votants cette année. J’espère… Je sais que si les gens avec qui j’ai travaillé tout l’été, si c’était eux qui étaient au Parlement, si c’était Lisa Mazzone qui était au Conseil des Etats, il y aurait beaucoup plus de justice sociale, plus d’engagement écologique.

H : Mais même s’il y a plus de Vert.e.s au Parlement, il faudra de toute façon qu’ils trouvent des concertations avec les autres partis : ce sera de nouveau une politique du compromis. Or pour moi, même si c’est très important qu’il y a des compromis en politique, en écologie, il y a des compromis qu’on ne peut plus faire. Le développement durable en est un par exemple, et il semble que ça n’a pas marché. Pour toi, comment est-ce que les questions écologiques peuvent dépasser cette logique du compromis ?

S : C’est difficile. Si tu dis maintenant qu’il y a urgence et qu’il y a des choses qu’il faut imposer, tu te fais tout de suite voir comme une sorte d’écoterroriste avec des « Attention ! Ils veulent réfréner nos libertés, notre libéralisme, notre capitalisme ! » Ça fait peur à tout le monde. Tu ne peux pas aller dans ce discours-là.

H : Non effectivement, en tant que parti, non.

S : En tant que parti, tu es obligé d’essayer de trouver des compromis, des trucs qui vont pour tout le monde, et puis c’est ça, c’est la politique du petit pas. Mais aujourd’hui effectivement ça ne suffit plus. Je ne sais pas comment… Sauf si on arrive à mettre en route une véritable urgence climatique. Et puis ça tombe forcément sur la démocratie : est-ce que c’est démocratique d’avoir un Etat d’urgence climatique, de faire passer tous les sujets qui sont en lien avec le climat avant tous les autres ? Il y a un truc qui ne joue plus dans la démocratie et dans son tempo. Elle a fonctionné jusqu’à maintenant et c’était une très bonne chose. C’est très beau la démocratie, mais est-ce qu’il faut la garder au prix de… ?

H : Mais en t’engageant dans les Verts tu acceptes de jouer le jeu de la démocratie, même en reconnaissant ce que tu viens de dire.

S : Oui. Mais on a plus de liberté chez les Jeunes Vert.e.s. Comme on est jeunes et mignon.ne.s, on peut se permettre d’avoir un discours plus révolutionnaire que le parti des Vert.e.s qui sera plus « traditionnel ». Quoique, même chez les Vert.e.s, il y a un sentiment d’urgence et de ras-le-bol.

H : Et que penses-tu de mouvements comme Grève du climat ou Extinction Rebellion qui eux, décident de faire de la désobéissance civile ou d’aller protester dans la rue ?

S : Selon moi c’est nécessaire. Ce genre de mouvement est là justement pour décrouter un peu la politique qui a tendance à se complaire dans ses chemins bien tracés. C’était pareil pour le mouvement des droits civiques aux USA quand il y avait des problèmes de ségrégation raciale. C’était contraire au droit, mais ça allait dans un autre sens moral.

H : Si le rôle des mouvements sociaux, est, comme tu le dit, de “décrouter” les habitudes de la politique, comment définirais tu le rôle d’un parti comme les Vert.e.s? Autrement dit, pourquoi, selon toi, même s’il ne peut pas grand-chose au vu de la catastrophe écologique – comme nous l’avons toutes deux reconnu, la politique est lente et doit faire des compromis – le parti des Vert.e.s est nécessaire?

S : Si je schématise drastiquement, les ONG, mouvements, et autres expressions de la société civile agissent comme des radars. Proches du quotidien, des minorités et ancrés dans la réalité, ils perçoivent les mutations dans la société et l’évolution des besoins et des tendances.

Les politiques, censé.e.s être élu.e.s pour porter la voix des citoyen.ne.s – et non pour parler à la place des gens comme confondent beaucoup d’entre eux.elles – doivent entendre ces revendications et pouvoir les porter et les traduire en règles pour faire fonctionner le tout. Cela ne veut pas dire que les partis politiques ne sont pas porteurs d’idées et d’innovations. Beaucoup d’objets et de projets de loi sont proposés et amenés par les Vert.e.s à Genève. Et ce, parce qu’au sein d’un parti, il y a à la fois les élu.e.s et les membres et militant.e.s qui ne sont pas élus. Donc la dynamique décrite ci-dessus fonctionne également à l’intérieur-même du parti.

H : Et pour conclure, qu’est-ce que tu aimes dans ce que tu fais pour les Vert.e.s?

S : Ce que j’aime c’est d’être dans le flot de l’actualité. Être là où j’ai le sentiment que les choses se passent. Travailler au sein du parti durant la campagne, c’était être là à presque toutes les étapes de création d’une campagne politique. C’est rencontrer un pataquès de personnes, tous les jours. C’est créer du lien avec des personnes que je n’avais jusque-là que côtoyées rapidement. Mais c’est aussi la responsabilité que tout se passe bien face à un enjeu de taille. Même si évidemment, je n’étais jamais seule. Finalement, peu importe la tâche elle-même, ce qui compte c’est le but poursuivi.

 

[1] Extinction Rebellion est un mouvement de désobéissance civile non violente qui milite pour l’écologie. Né en Angleterre en 2018, le mouvement s’est ensuite répandu dans une dizaine de démocratie occidentales.

Hedwige Delabeye

Hedwige Delabeye

Coordinatrice

Je suis étudiante en 2e année du master en durabilité à l’Université de Lausanne. Je m’intéresse particulièrement aux enjeux politiques et sociaux liés au désastre écologique actuel et à venir. Je suis moi-même membre du mouvement de désobéissance civile Extinction Rebellion. Sinon je m’intéresse aussi à tout ce qui touche à l’édition et à la diffusion d’idées en général.

Contact

hedwige.delabeye@unil.ch

Présidentielles américaines 2020 : vers un leadership climatique américain ?

Présidentielles américaines 2020 : vers un leadership climatique américain ?

En prévision des présidentielles de 2020, la campagne pour les Primaires démocrates met au cœur de sa campagne la question climatique. Une révolution se prépare dans le paysage politique américain ? 

Le 5 septembre dernier, la chaîne CNN a tenu une assemblée publique sur les changements climatiques, diffusée en direct durant 7 heures. C’était une grande première dans l’histoire des élections américaines, où l’enjeu climatique n’avait jamais obtenu une tribune aussi importante. L’objectif : permettre au public de questionner la plateforme climatique des candidats aux Primaires démocrates, en accordant environ 30 minutes à chacun pour défendre sa vision.

Avant de se réjouir prématurément de l’éveil de la politique américaine aux enjeux écologiques, il convient de rappeler l’aspect profondément partisan de la « croyance » dans les changements climatiques aux États-Unis. D’après le Pew Research Center [i], 57% des électeurs se disent inquiets des changements climatiques, une augmentation de 17% en quatre ans. Mais l’augmentation est encore plus significative lorsque l’on divise les statistiques selon les partis. Ainsi, 94% des démocrates libéraux affirment que les changements climatiques sont une menace au bien-être des États-Unis, pourcentage qui descend à 75% chez les démocrates modérés et conservateurs, et à 19% chez les républicains conservateurs.

Ces chiffres témoignent de la différence radicale du traitement outre-Atlantique de l’enjeu climatique. La nécessité d’agir pour le climat est perçue comme radicalement partisane, ce qui contraint les candidats à la Primaire à un choix décisif: associer leur campagne à une action forte sur le climat, au risque de ne parler qu’à la frange très libérale de leur parti, ou viser le milieu pour attirer autant les démocrates que les républicains déçus par Trump.

Dans cet esprit, et toujours avec l’éclat caractéristique de la politique américaine, l’assemblée de CNN a introduit chaque candidat par une présentation haute en couleur des désastres naturels récents et en cours, tout en ponctuant l’émission de Breaking News annonçant les avancées de l’ouragan Dorian. Les positions des aspirants à la présidence se sont d’abord caractérisées par leur similitude: dénoncer les compagnies pétrolières, rejeter le climatoscepticisme de Trump et des républicains, et promettre de taxer les riches qui profitent de la dégradation du climat.

Joe Biden, vice-président sous Obama et numéro un dans les intentions de vote, a misé sur l’importance de la diplomatie. Il a promis de rétablir le leadership américain sur la scène internationale, pour faire des États-Unis une force de changement en matière de climat.

Dans une approche plus judiciaire, l’ancienne procureure générale de la Californie Kamala Harris a promis d’attaquer en justice les compagnies pétrolières pour avoir caché l’impact des énergies fossiles sur le climat depuis les années 1980. 

À la gauche du parti, Bernie Sanders est sorti du lot en dépeignant une vision catastrophiste des changements climatiques et par la hauteur du financement qu’il accorderait à la cause : 16 billions de dollars. À titre de comparaison, l’économie américaine représente approximativement 20 billions de dollars en 2018 [ii]. 

À peine plus modérée, Elizabeth Warren a promis de dédier 10 billions à la cause. Au-delà des chiffres, elle s’est distinguée par une solide compréhension des enjeux, reliant crise sociale et environnementale. Elle a ainsi promis de ne pas tomber dans le piège des débats sur les pailles de plastique et les ampoules LED, pour mettre le focus sur les gros pollueurs et les lobbys qui corrompent Washington.  

Le débat a été l’occasion de voir sortir du lot un candidat marginal, mais aux idées audacieuses: Andrew Yang. Il a présenté sa promesse – tout à fait radicale – d’un revenu universel de base de 1000$ comme une solution pour réduire la pauvreté, mais également pour permettre aux Américain.e.s de modifier leur mode de vie pour s’adapter aux changements climatiques. Il a aussi appelé à revoir les instruments de mesure de l’économie, notamment le PIB, pour le remplacer par des indicateurs permettant à la fois de tenir compte de la santé, de l’économie et de la planète, comme l’espérance de vie ou l’addiction aux drogues. Finalement Yang affirme qu’imposer un prix sur le carbone permettra de transformer l’économie américaine radicalement et rapidement : « In America, you aim toward what you measure. »  

Mais au-delà de ces aspects prometteurs, le débat s’est heurté à un obstacle majeur pour l’électorat américain : la question du mode de vie. Bien que l’idée d’adresser les changements climatiques fasse son chemin, celle d’exiger des sacrifices personnels reste délicate.  

Mettre en cause la consommation de viande a été adressée avec beaucoup d’évitement de la part des candidats. Pourtant, la question du sacro-saint cheeseburger est revenue pour chaque candidat, mais n’a jamais abouti à une discussion sur l’impact des choix individuels. Même Cory Booker, connu pour son véganisme, s’est fortement défendu d’imposer et même de recommander un quelconque choix alimentaire. De quoi rappeler l’affirmation célèbre de George H. W. Bush : “The Americain way of life is not up to negotiation.”

La sortie des États-Unis de l’Accord de Paris en janvier 2017 a secoué la communauté internationale et fait craindre une sortie de la Chine. Bien que ce scénario ait été évité notamment grâce au leadership de l’UE, il est clair qu’aucun changement radical ne pourra avoir lieu sans action collective qui inclue les États-Unis. Le pays représente à lui seul environ 14% des émissions mondiales : en 2017, elles s’élevaient à environ 6 457 millions de tonnes d’équivalents CO2 [iii] (contre 47,2 millions de tonnes  pour la Suisse la même année). Et non seulement les émissions américaines sont élevées, mais elles sont en augmentation : 2,7% à l’année 2018 [v]. Plus important encore, le leadership économique et culturel américain est une force de blocage importante à l’heure actuelle.  

Ainsi, ces débats sont-ils suffisants pour se réjouir ? Non, bien entendu. Pourtant, ils montrent que malgré la détermination de l’administration Trump à bloquer l’émergence de l’enjeu climatique, la préoccupation fait son chemin dans l’électorat américain. Il reste à espérer que les intentions se transforment en actions et que les électeurs se mobilisent le 3 novembre 2020.

Sources

[i] Kennedy Brian, Hefferson Meg, 28.08.2019. U.S. concern about climate change is rising, but mainly among Democrats. Pew Research Center [en ligne].

[ii] Silver Caleb, 7.06.2019. Top 20 Economies in the World. Investopedia [en ligne].

[iii] Environmental Protection Agency, 2019. 1990–2017. National-Level U.S. Greenhouse Gas Inventory. Fast facts [pdf].

[iv] OFEV. Inventaire des émissions de gaz à effet de serre. admin.ch.

[v] Trevor Houser, Hannah Pitt, and Hannah Hess, 31.05. 2019. Final US Emissions Estimates for 2018. rhg.com.

Ève-Marie Deshaye

Ève-Marie Deshaye

Comité éditorial

Passionnée par les mots et croyant fortement dans le pouvoir des idées, je m’intéresse tout particulièrement aux impacts sociaux des enjeux environnementaux, à la politique et au féminisme. Mon parcours m’a amené de l’étude des langues à celle de la philosophie puis à la durabilité, et j’aspire à combiner ces intérêts pour œuvrer en faveur de la transition écologique. En dehors des réflexions sur ces enjeux globaux, je garde les pieds sur terre grâce au vélo, aux expériences de permaculture dans mon jardin et à une pratique de yoga que je cultive depuis plus de 10 ans

eve.deshaye@gmail.com

Ce n’est pas la taille qui compte

Ce n’est pas la taille qui compte

La Suisse est souvent considérée comme un des pays où il fait le plus bon vivre. Cependant – et ce malgré sa petite population – son impact environnemental est important. L’économie suisse basée sur l’importation et la concentration importante de multinationales qui possèdent leur siège dans le pays, impacte grandement la biosphère et engendrent des effets délétères.

Fin janvier 2019, la Suisse est déclarée « meilleur pays du monde » par l’institut américain « U.S News & World Report »[i]. Ce classement se base sur l’influence économique, la qualité de vie, mais aussi la puissance militaire et l’éducation. Dans la même année, il est décrété que la Suisse atteint son « Earth overshoot day »[ii] le 9 mai.  Ce jour correspond à celui où l’humanité est supposée avoir consommé l’ensemble des ressources que la planète est capable de régénérer en un an. Pour faire simple, si tous les pays vivaient comme la Suisse, il faudrait pratiquement 3 planètes pour subvenir aux besoins de chacun. Cependant, avec seulement 8.5 millions d’habitants, les Suisses ont-ils un réel impact sur le réchauffement climatique ? Pas forcément. La Suisse en revanche, oui.

Tout d’abord, qu’est-ce que le réchauffement climatique ? Il existe de multiples définitions, mais pour faire simple, il s’agit du réchauffement de l’air et des océans lié à l’augmentation des gaz à effet de serre présents dans l’atmosphère. Les causes de cette concentration accrue sont humaines, liées principalement à l’utilisation des combustibles fossiles, l’élevage du bétail ou l’exploitation des forêts tropicales. Le gaz qui a le plus d’impact est le CO₂ et les émissions viennent principalement du transport (autant marchandises que personnes), des bâtiments (construction et chauffage), de l’industrie et de l’agriculture.

En Suisse, le réchauffement climatique est prononcé. Depuis 1864, la « température annuelle moyenne a augmenté de 2° »[iii]. En 2017, un Suisse émettait 5.6 tonnes d’équivalent CO₂ (ce qui correspond aux gaz à effet de serre calculés comme si leur impact était le même que le CO₂). La moyenne mondiale étant 6 tonnes, cela semble être un chiffre tout à fait raisonnable. Seulement, la Suisse est un pays qui importe une forte quantité de ses biens. Si on prend en compte les émissions liées à l’importation, ce chiffre s’élève à 14 tonnes (état en 2015)[iv].  Un Suisse, par rapport au reste du monde, est donc un mauvais élève en termes d’impact sur le réchauffement climatique. Sachant cependant que la Suisse représente environ 0.11 % de la population mondiale, l’effet reste extrêmement faible. Peut-on dans ce cas répondre que la Suisse agit peu sur le réchauffement climatique ? Certainement pas.

La Suisse est considérée comme une place financière forte : elle abrite le siège de certaines des plus grandes multinationales du monde (par exemple Nestlé, Vale ou Novartis) et possède des banques dont l’influence internationale est colossale (par exemple UBS ou Crédit Suisse). Dans un communiqué de presse paru en septembre 2018, l’association Action de Carême affirmait que « presque une fois par mois, une multinationale suisse est impliquée à l’étranger dans des violations des droits humains ou des normes environnementales »[v]. C’est notamment à partir d’un tel constat qu’est née l’initiative « pour des multinationales responsables ». Ayant leur siège en Suisse, mais polluant à l’étranger, ces entreprises ne sont pas directement fautives, selon le droit, de leurs impacts négatifs. De ce fait, elles ne sont pas obligées de réparer les dommages environnementaux et humains qu’elles causent et ne doivent pas dédommager les dégâts qu’elles font subir dans le pays où leurs filiales secondaires sont établies. Or, mis à part cette initiative qui ne semble pas en passe d’aboutir, très peu d’efforts sont effectués afin d’inverser la tendance. La raison principale est que la plupart des multinationales possèdent un poids économique plus important que les États dans lesquels leurs filiales secondaires sont actives. Il est alors aisé de « profiter du laxisme et de la fragilité de nombre d’entre eux »[vi].

Pour prendre un exemple plus concret, examinons celui des banques suisses. En avril 2019, le quotidien Le Temps affirmait que le plus gros pollueur de Suisse était tout simplement la banque nationale (BNS)[vii]. Comment ? En investissant dans les énergies fossiles. Cependant, ces affirmations restent floues, car elles manquent de chiffres. Ils sont par contre existants pour UBS et Crédit Suisse, dénoncés par l’ONG Greenpeace. « En finançant des entreprises actives dans le domaine particulièrement sale des combustibles fossiles qualifiés d’extrêmes, ces deux banques sont responsables de l’émission de 182.9 millions de tonnes de gaz à effet de serre, au moyen de 12.3 milliards de dollars d’investissement »[viii], et ce entre 2015 et 2017.  Les émissions cumulées des citoyens Suisses pour l’année 2017 s’élèvent à 47 millions de tonnes. En comparaison des plus de 180 millions de tonnes d’équivalent CO₂ rejetées par les investissements de ces deux banques dans les énergies fossiles, ce chiffre fait pâle figure. Il est donc évident que le plus gros impact sur le réchauffement climatique de la Suisse ne vient pas de ses habitants, mais bien des entreprises ayant leur siège dans le pays.

Depuis un certain temps, le nombre d’habitants faisant un effort personnel afin de contribuer à l’atténuation du réchauffement climatique augmente. Cependant, l’impact direct des citoyens reste limité. Ce sont finalement l’économie et la politique qui opèrent les choix ayant le plus de conséquences sur l’environnement. Cela pourrait confirmer l’un des arguments le plus souvent utilisés afin de ne pas agir individuellement, le fameux « de toute façon, tout seul, je n’aurai aucun impact ». Cette manière de penser est erronée. Ce sont justement les petits choix, multipliés par un grand nombre, qui auront l’effet désiré. Avec un mouvement de masse fort, que ce soit par des votations ou sur un changement de consommation, l’économie et la politique se devront d’écouter et d’agir en conséquence. Les choix de la sphère privée impactent la sphère publique. Il faut « simplement » agir. Peu importe la taille.

Sources

[i] “Switzerland”. U.S.News [en ligne].

[ii] « Country overshoot day”, 2019. Earth overshoot day.

[iii] OFEV. Climat : en bref. admin.ch.

[iv] OFEV. Climat : en bref. admin.ch.

[v] 13.09.2018. Les entreprises suisses violent régulièrement les droits humains. actiondecareme.ch.

[vi] Longet René, 20.01.2019. Responsabiliser les multinationales, l’heure du choix. La Suisse et le monde [en ligne].

[vii] LEBON Luc, MAITRE Diane, 15.04.2019. La Bulle carbone ou comment investir dans des ressources inexploitables. Le Temps [en ligne].

[viii] Canetta Stéphane, 31.01.2019. Les grandes banques suisses financent des émissions massives de gaz à effet de serre. greenpeace.ch.

Loïc Pianaro

Loïc Pianaro

J’ai 28 ans, je suis étudiant master durabilité, j’aime le sport (pratique foot et vélo), la littérature fantastique et la bière. Je suis fan de One Piece et j’adore l’hiver. 

Élections, piège à cons(ervateurs) ?

Élections, piège à cons(ervateurs) ?

« J’avais toujours cru qu’il existait de grandes personnes quelque part. Vous voyez ce que je veux dire, non ? Des gens en charge. Qui faisaient tourner ça, qui savaient ce qui était bien. Je croyais qu’il existait des grandes personnes. Maintenant je sais qu’il n’y a pas de grandes personnes. Il y a seulement nous. »

Dennis Kelly, Oussama ce héros

Le 20 octobre approchant, les braves électeurs helvètes n’échapperont probablement pas – à l’instar de leurs voisins européens – à l’appel médiatique du « tsunami vert ». C’est que cette déferlante n’est pas passée inaperçue : ouf, les européens se lanceraient sur la voie de la transition écologique ! Et quelle audace, car on aurait prévu d’y mettre les grands moyens.  Il s’agirait de donner les clefs de la transition aux vénérables institutions européennes, celles-là même qui se permettent de donner des leçons aux grands tyrans d’Orient et d’outre-Atlantique, se lavant ainsi les mains de tous soupçons de pétrophilie et d’écocide. Il y a fort à parier que le même coup nous sera joué lors des prochaines élections fédérales. Rebelote, gestion de crise (ici, en l’occurrence, écologique) et étatisme seraient les deux faces de la même médaille. Visiblement, cette com’ c’est de la bonne came. Car, quel tableau de chasse ! Les mesures vraiment efficaces – celles qui contribueraient à la réduction réelle des flux de matière et d’énergie – ne se compteraient au mieux que sur les doigts de la main. Nous n’avons personnellement pas encore identifié de dispositions répondant à cette définition-là. Cela dit, nous restons ouverts à toute suggestion relatives à ces mesures hypothétiques prises par l’UE ou la Confédération en matière d’environnement (information.arcadie@gmail.com). Gageons cependant que nous ne serons pas cyber-harcelés.

          Quelle ne fût donc pas notre surprise lorsque, venue du Grand Nord scandinave, une jeune adolescente angoissée par les questions environnementales – au moins autant que nous – en appela à nos institutions fédérales ! Malgré toute la bonne foi et l’énergie déployée par cette jeune militante et ceux qu’elle a inspirés, force est de constater qu’un léger relent d’étatisme infuse dans ce discours. Sans équivoque, Greta a toute notre considération : elle mobilise une génération réputée apathique et apolitique par nos vieux réactionnaires ; elle impulse et nourrit le débat ; elle attise le militantisme écologique. Mais dans toute cette symphonie, une fausse note siffle à nos oreilles. Le cadrage sous-jacent à son discours s’enracine systématiquement dans une croyance dans la vertu des institutions étatiques, seules garantes de l’intégrité de nos populations et de nos territoires. C’est que l’histoire est tenace et que la croyance en l’État est fortement ancrée en nos corps et consciences. Il suffirait cependant de se figurer l’évolution des dégradations environnementales corrélatives à l’extension du système étatique moderne pour déceler l’enjeu central de la verticalité du pouvoir. Ainsi, penser l’État comme elle le pense nous engage à ne pas penser ce qu’il y aurait à penser. Autrement dit, et nous le déplorons, le gretatisme est un étatisme ; or l’étatisme est un anti-écologisme.

     Précisons ce que nous entendons par étatisme. Il s’agit, comme nous l’avons évoqué, de la croyance dans le bien-fondé d’une forme particulière d’organisation politique appelée l’État. L’État, c’est tout d’abord une configuration sociale et historique, donc non-naturelle – ce qui implique que l’on peut faire autrement. C’est une structure verticale, de domination coercitive (« monopole de la violence légitime », à savoir : police et armée) et symbolique (processus de légitimation par l’éducation nationale, le droit, les récits historiques, les institutions politiques telles que par exemple le vote, etc.). Les formes étatiques s’inscrivent historiquement dans une dynamique d’empuissantisation pour persévérer dans leur être : elles se caractérisent généralement par une nécessité d’expansion et de domination des ressources (c’est-à-dire aussi bien de ses sujets humains et non-humains que des écosystèmes et du sous-sol). Cette entreprise d’expansion et de domination des ressources peut présenter régulièrement une ou plusieurs de ces modalités : extractivisme, productivisme,  croissantisme, consumérisme. Plusieurs formes étatiques sont imaginables : monarchique, libérale, nationaliste, socialiste, keynésienne, communiste, bureaucratique, autoritaire, totalitaire, fasciste, national-socialiste, néolibérale, etc. Sans rentrer dans le détail de ces formes institutionnelles spécifiques, nous pouvons grosso modo affirmer que tous ces types d’États ont pour dénominateur commun d’organiser le pouvoir verticalement – ce qui constituerait le fondement de l’inégalité parmi les Hommes. Pour persister, ils doivent dès lors maintenir cette verticalité de manière plus ou moins subtile en maintenant leur contrôle sur la production et la coercition. C’est en fonction de cette subtilité que la verticalité fait sa mue.

     Si l’État a pu prendre des formes diverses et variées, celle à laquelle nous faisons face entretient (comme d’autres avant elle) une forte affinité avec les intérêts des classes possédantes installées au sommet de la pyramide sociale. Ce dernier – l’État libéral, bourgeois, pseudo-humaniste – se targue d’une légitimité populaire au travers du concept de représentativité que le processus électoral intronise. La nature profonde de l’État libéral aime à se cacher. Des présidents play-boys (Macron, Trudeau, Renzi) aux tribuns de la plèbe (Mélenchon, Corbyn, Trump, Bolsonaro, Salvini) en passant par les multiples injonctions au vote « féministe » en faveur de bourgeoises (Clinton, Merkel, Moret, May, Amaudruz, Le Pen), la violence de la verticalité sociale, fruit de l’État, demeure. Rappelons que nous vivons une époque de creusement des inégalités sans équivalent dans l’histoire. Malgré l’emballage progressiste ou anti-système, ces personnages restent des hommes et des femmes d’État : se servant de l’État ; et donc servant l’État. Et quand tombent les masques, les matraques grondent.

     Plus concrètement, nous défendons l’idée que ces personnages politiques sont en grande partie substituables les uns aux autres. Une fois admis dans la structure étatique, une fois le rite de passage électoral achevé, ils entrent dans la danse d’institutions plus grandes qu’eux, sont entraînés par leurs logiques propres et finissent par être dépassés. Ces logiques, spécifiques aux institutions étatiques contemporaines, s’incarnent dans des dispositifs particuliers qui doivent être questionnés. Première évidence, les dérives liées aux rapports entre groupes d’intérêt et politiques ne sont plus à démontrer (lobbying). Seconde évidence, la professionnalisation des métiers du politique conduit à la monopolisation des postes importants par les candidats sortis vainqueurs des mécanismes de cooptation et/ou de partis. Cette « consanguinité » qui lie les professionnels de la politique entre eux ferme la porte aux challengers à profils originaux, condamnés à ne récolter qu’1.82 % des voix. Un manque de sang neuf rend donc les institutions sclérosées et témoigne de l’insularité du personnel politique, qualifié par le philosophe québécois Alain Deneault de « médiocratie ». L’élection quant à elle détermine la temporalité du politique et la synchronise sur le court-terme de la politique, en vue d’une réélection ou d’une cote de popularité. Il en découle une diachronie d’avec les cycles naturels (climat et vivant) et les enjeux sociaux de moyen et long-terme. Ces mécanismes sont portés par le gouvernement représentatif, c’est pourquoi nous dirions avec Jean-Jacques :

« La Souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais [et tout peuple vivant sous régime représentatif] pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. » (Du contrat social, III, 15)

Cette dernière phrase pointe un mécanisme consubstantiel à la verticalité de l’élection : en plus de subtiliser le pouvoir politique du citoyen, le phénomène électoral conduit à sa déresponsabilisation. On fait généralement du vote un devoir citoyen, or la citoyenneté n’est pas un moment (le moment électoral), mais une condition propre à tout individu politiquement autonome. Par extension, cette structuration du champ politique en deux catégories d’êtres humains (réprésentés/représentants) appose les chaînes aux uns et fait des autres les maillons qui les asservissent. Double processus de déshumanisation : les représentés deviennent serfs, les représentants outils de domination. L’institution persiste, l’humanité périclite, les écosystèmes se perturbent.

Et notre « miracle suisse », saupoudré de « démocratie directe », n’échappe pas à la règle. Ici, la subtilité machiavélienne de l’État fédéral est poussée jusqu’au mythe du « unus pro omnibus, omnes pro uno », communauté de destin d’égaux parmi les égaux permise par la libre expression de chacun à travers le droit référendaire et d’initiative. Summum de l’anesthésie : nous ne sommes jamais autant dans les chaînes que lorsque notre liberté vient du haut. Faible et fragile liberté octroyée par nos maîtres, elle nous sera retirée en période de crise. Subterfuge du « débat démocratique » – organisé et encadré par les institutions d’État – travestissant la liberté concrète de l’autodétermination en soumission librement consentie, cette démocratie consensuelle et semi-directe tant vantée sape la légitimité politique de tout mouvement social minoritaire. C’est pourquoi, après avoir opéré cette double critique, primo de l’élection et de la représentation, secundo de la démocratie suisse, il ne nous semble pas réaliste de se reposer sur ce type d’institutions pour concilier écologie et liberté. Nous nous adressons donc aux membres de partis politiques à portée écologiste, ainsi qu’à tous leurs alliés objectifs – et leurs électeurs : « Mesdames et messieurs, nous croyons en votre bonne volonté, et nous aimerions tellement que vous eussiez raison de l’investir dans les institutions étatiques. Permettez-nous cependant d’en douter ». La leçon délivrée par le subterfuge de la démocratie (semi-)directe – l’anesthésie des minorités politiques émancipatrices – devrait nous mettre sur la voie de ce que serait un écologisme d’État : une tyrannie pseudo-écologique de la majorité élue. Car un État, comme nous l’avons vu précédemment, ne peut que très difficilement tisser des liens harmonieux et durables avec son milieu naturel et social. Tableau fort noir, nous le concédons, mais non sans pistes de solutions.

Pour les plus frileux d’entre vous, premières mesures. D’abord, l’instauration d’un régime de transparence du corps politique. Autre piste de réflexion plutôt polymorphe et restant à explorer dans toutes ses potentialités : favoriser et cultiver la délibération politique pour tous et à tous les niveaux. Cette délibération est la condition sine qua non de l’établissement d’un régime de citoyens égaux et libres. Qu’il s’agisse de reconnaître les intérêts non-humains et les enjeux du temps long dans la délibération politique, ou qu’il s’agisse de démocratiser l’école, l’université et l’entreprise, toutes les propositions œuvrant en faveur de la citoyennisation, la responsabilisation et l’écologisation des individus sont bonnes à prendre. S’il n’est de liberté sans égalité, ni d’égalité sans liberté, alors l’autogestion des lieux de vie devient le chemin le plus sûr vers une société libre et égalitaire – et par extension écologique. Ce dernier point, fondamental selon nous, mérite d’être éclairé. Une société sans égalité ni liberté – car il est désormais clair que l’un ne va pas sans l’autre – ne peut être écologique : d’où il apparaît qu’un « écologisme autoritaire » ne saurait être qu’une chimère. Asseoir une domination, dans notre contexte social et historique actuel, nécessite d’en avoir des plus grosses que ses voisins. Sans grande surprise, ce combat de coqs séculier ne cesse de faire croître le coût social et environnemental total en vue d’une victoire finale qui ne viendra jamais : la course s’accélère, les ressources s’amenuisent, les bourses se remplissent. Au contraire, une société égalitaire et libre devient a minima fondement de toute société écologique : elle n’implique pas une société écologique, mais elle la conditionne.

Pour les échauffés du bocal, deuxième niveau de mesures – plus audacieuses cette fois-ci : tirage au sort, mandat impératif et banque populaire et coopérative. Le suffrage par le sort comme processus de désignation politique redistribue intégralement les chances d’accès aux postes de responsabilité et se présente comme solution prometteuse à la captation et à la monopolisation du pouvoir par une élite sociale. Contrairement à une idée reçue, le tirage au sort, sous certaines conditions (randomisation et rotation régulière des désignés), correspond plus profondément à l’esprit de la démocratie que l’élection. Il permet une égalité de facto et processuelle aux membres d’un corps politique constitué. Le mandat impératif, quant à lui, répond aux insuffisances du tirage au sort : il permet l’élection sur mandat précis, soumis au contrôle populaire et situé dans le temps, d’un citoyen réputé comme qualifié pour la tâche qui lui incombe – et demeurant toutefois révocable. Enfin, il n’est point de souveraineté politique sans souveraineté monétaire. Si l’État moderne est bourgeois, c’est que la bourgeoisie, presque tautologiquement, contrôle non seulement la plus grande partie de la masse monétaire en circulation mais a aussi structuré les conditions d’accès à la monnaie et celles de sa création. Ce bien commun, aujourd’hui fondamental pour tout échange marchand (au sens large), manque aux uns tandis que les autres se l’accaparent au-delà de toute mesure. À cet égard, nous proposons, dans le sillage des traditions collectivistes ou mutualistes, de réactualiser l’idée de banque populaire et coopérative. L’émission monétaire serait non pas conditionnée par l’appât des gains d’un projet économique juteux, mais plutôt par un choix collectivement réfléchi d’octroi de crédit. Tout comme l’élaboration de la loi résulte du fruit de la délibération politique, la création et la diffusion de la monnaie doivent s’accorder sur la volonté générale des acteurs concernés – et donc aussi en adéquation avec les intérêts de la communauté biotique. Ainsi, économique, politique et biotique sont intrinsèquement liés : toutes les dispositions précitées font écho les unes aux autres et résonnent d’autant plus qu’elles se combinent ; quelle symphonie démocratique.

Et pour les chauds bouillants, aux grands maux les grands moyens. Nous nous sommes pour l’instant attardés sur des propositions de type sectoriel. Notre troisième niveau de mesures nous conduit à un changement d’échelle. Nul doute que les propositions susmentionnées permettraient un avancement substantiel, non-négligeable, en faveur de la démocratie écologique de demain. Cela dit, pour prendre tout leur sens, il nous semble qu’elles doivent prendre corps dans une société diamétralement opposée à la nôtre. Dans le paradigme stato-national, la centralisation du pouvoir coercitif et symbolique – du pouvoir sur et du pouvoir de – dans les mains d’une bureaucratie n’obéissant qu’à ses propres intérêts mène à la concentration des richesses, à l’exploitation de la nature et à la transformation du citoyen en contribuable passif. Péché originel de la verticalité verticalisante, la volonté de puissance de l’institution étatique peine à se fixer des limites et s’enfonce dans la démesure. Mesure mesurée : un confédéralisme démocratique – inspiré de Murray Bookchin et Abdullah Öcalan. Cette proposition implique une vision d’ensemble partant d’un processus de type révolutionnaire et touchant à toutes les couches de la société dans laquelle il se déploie. Elle vise à l’édification d’un système politique intronisant la démocratie directe et participative à tous les niveaux, et favorise l’épanouissement de sensibilités au bien-être de la communauté humaine et biotique. Remède à la verticalité, le confédéralisme démocratique redonne souveraineté et dignité aux citoyens en leur remettant les affaires traditionnellement dévolues à un État centralisé. Inversion de la logique : désormais, les affaires courantes sont prises en main au niveau local en première instance. Les niveaux supérieurs – régional, continental, planétaire – ne servent qu’à coordonner les multiples communautés politiques souveraines. Dans ce paradigme confédéraliste démocratique, la dimension du temps long doit devenir de première importance. Cette dernière offrirait une société durable, synchronisée sur temporalités naturelles. La pérennisation d’une organisation sociale et écologique harmonieuse pourrait permettre d’éviter bon nombre de futures crises environnementales d’origine anthropique.

Mais gare à l’hydrocution ! Car la question des flux de matière et d’énergie peut être une sacrée douche froide pour nos amis écolo-autharciques pressés de fonder de jolies petites communautés de chasseurs-cueilleurs. La surlocalisation des enjeux de l’écologie politique contemporaine néglige leur portée régionale, continentale ou planétaire : changement climatique, biodiversité, nucléaire, catastrophes naturelles à grande échelle (feux de forêt, sécheresses, tsunamis, ouragans) sont autant de défis à relever collectivement à l’échelle de l’espèce humaine. C’est pourquoi des structures politiques globales sont encore à penser. Nous pouvons cependant avancer que les modalités des organisations internationales contemporaines ne se départissent pas du paradigme étatique et d’une éthique de la puissance, malheureusement voués à la domination-destruction. Et si, justement, une voie de sortie nous serait offerte par la démocratie confédérale, participative, responsabilisante et humaniste ? Parions que les mesures de type COP n’aboutiront pas. Il n’est point nécessaire d’être devin pour constater que les conflits d’intérêt majeurs qui les sous-tendent n’auront de cesse de miner les efforts des militants écologistes de bonne volonté. Les fondations sont pourries, or pour que toute la structure tienne, il faut qu’elle soit bien ancrée dans sa base.

« Utopie ! » nous rétorquerez-vous. C’est que la poutre étatique qui obstrue votre vision pénètre profondément votre orifice oculaire. À tel point que vous ne distinguez plus la nature profondément illusoire du mythe de l’État responsable, en charge et en toute bonne volonté de « faire tourner les choses » pour le bien de tous. Le réalisme ne réside pas là où on le croit.

« Convoquer d’autres mondes possibles (non-capitaliste) accentue la relativisation de l’état présent des choses et libère une source d’énergie susceptible d’ébranler son invincibilité supposée. Affiner la critique de l’existant et donner consistance à des univers alternatifs sont des moyens complémentaires de faire vaciller et d’affaiblir le mode de production dominant de la réalité. Par un biais comme par l’autre, il s’agit de travailler à nous détacher de la réalité environnante, à la fois intérieurement, ce qui est déjà loin d’être simple, et pratiquement, dans la mesure du possible. Par la critique, la glaise épaisse qui colle à nos bottes peut redevenir poussière, tomber d’elle-même et cesser de nous paralyser. »  (Jerôme Baschet, Adieux au capitalisme)

Cette glaise épaisse, nous postulons qu’elle ne colle pas qu’aux bottes des étatistes convaincus, mais aussi à celles des militants écologistes convertis à cette lubie. L’écologisme du robinet – des petits pas – qui se complaît dans le confort d’actions quelconques telles que le recours à l’élection ou le pipi pimpant sous la douche conserve un statu quo trop complaisant d’avec l’État capitaliste. Et le mot est dit : conservatisme ! Or, comme nous pensons l’avoir démontré, conservatisme n’est pas conservationnisme – bien loin de là. Ces militants qui font de nos chevaliers de l’apocalypse les chevaliers blancs (ou verts) devraient se figurer la violence de la chevalerie en acte, machinale froideur toute de fer vêtue. Nous lui préférons le bandit social et écologiste Robin des Bois, intransigeant envers l’illégitimité écœurante de la noblesse de Nottingham, défenseur des bois de Sherwood et de leurs habitants.

Ainsi, l’élection est une institution étatiste ; donc l’élection est un stratagème conservateur ; dès lors, l’élection est un piège à cons. Voter pour un maître, c’est aliéner sa souveraineté (Rousseau), voter pour un maître, c’est abdiquer (Reclus), et aujourd’hui – tristesse du catastrophisme enténébré – voter pour un maître, c’est paniquer.

Comité Arcadie

Comité Arcadie

Le comité Arcadie est un collectif d’étudiants en durabilité de l’Université de Lausanne qui cherche à promouvoir la pensée sociale et écologique auprès de la société civile.

Les contacter:

info.arcadie@gmail.com

Une représentativité toute relative

Une représentativité toute relative

Le collectif Transition citoyenne Vaud souhaite attirer l’attention sur les biais de représentation au sein du Parlement suisse. Il présentera pour les élections d’octobre 2019 une liste de jeunes candidat.e.s, avec une majorité de femmes. Sa proposition fait écho à certaines questions liées à la représentativité et à la participation débattues au niveau théorique.

Les élections fédérales sont l’occasion d’élire les représentant.e.s du peuple et des cantons. La représentativité de la population suisse n’est pas garantie pour autant. Le Conseil national est ainsi composé de 68,3% d’hommes[1], alors que les hommes ne constituent que 49,6% de la population résidente permanente en Suisse[2]. Moins de 5% des parlementaires ont entre 18 et 35 ans[3], alors que la proportion de cette tranche d’âge au sein de la population est bien plus élevée[4]. Les femmes et les jeunes sont donc particulièrement sous-représenté.e.s. Ce constat est partagé par les personnes à l’origine du collectif Transition citoyenne Vaud. Pour les élections d’octobre 2019, il.elle.s proposent une liste de 19 candidat·e·s de moins de 35 ans ayant été tiré·e·s au sort, avec une majorité de femmes.

Faire émerger des propositions innovantes

L’entrée de ces citoyen.ne.s au Parlement permettrait de le rendre plus diversifié. Le collectif espère cependant surtout dénoncer les biais de représentation dans le système politique suisse. Le but de Transition citoyenne Vaud est ainsi de faire changer les mentalités : « Après des années d’une politique conservatrice exercée par des personnes aux profils très semblables, les questions sociales n’ont pas évolué et on a même laissé la situation environnementale se péjorer. Notre hypothèse est la suivante : dans ces domaines, plus de diversité permettrait de faire émerger des propositions innovantes et nouvelles, détachées de certains intérêts », explique Clémence Demay, membre du collectif. Elle dénonce aussi la professionnalisation de la politique et les difficultés pour toute une partie de la population (les femmes qui ont des enfants, les personnes ayant des emplois précaires, etc.) d’accéder au Parlement.

Représenter les intérêts des “autres” : un défi

Les discussions autour des questions de la représentation politique et de la participation ne sont pas nouvelles. Celles-ci sont néanmoins actuellement très présentes dans les réflexions théoriques. Entre autres, la pensée écologique apporte un éclairage particulier en étendant les questionnements au-delà des êtres humains et des générations actuelles. Les chercheur.euse.s qui réfléchissent à une meilleure prise en compte de l’écologie dans les institutions démocratiques font différentes propositions. Certain.e.s suggèrent des améliorations du système représentatif (p.ex. attribuer des sièges au Parlement à des représentant.e.s des non-humains ou des générations futures). Il.elle.s rencontrent cependant des difficultés majeures, notamment concernant la délimitation des groupes dont les intérêts devraient être prise en compte et le choix d’un nombre pertinent de représentant.e.s. D’autres chercheur.euse.s préfèrent miser sur une démocratie participative et délibérative ou préconisent la création d’institutions supplémentaires non représentatives avec un droit de veto (p.ex. une troisième chambre qui s’occuperait des questions portant sur le long terme). Il.elle.s sont confrontés à d’autres obstacles comme le défi de mettre en commun des avis divergents ou la nécessité de trouver le soutien de l’opinion publique[5]. La pertinence du système représentatif et la considération de divers enjeux contemporains, entre autres écologiques, soulèvent donc encore de nombreuses interrogations.

Une expérimentation pratique

Le collectif Transition citoyenne Vaud reconnaît volontiers que le sujet de la représentativité est complexe. Il n’a pas pour but d’apporter des réponses à toutes les questions. Et il ne se fait pas d’illusion : ni les processus démocratiques ni la représentation ne permettent en soi de garantir de prendre en compte tous les intérêts. Clémence Demay résume cependant l’idée du collectif ainsi : « Il y a un risque de désintérêt pour les sujets qui ne nous concernent pas. Dès lors, plus de représentativité permet de s’assurer que tous les sujets auront au moins une possibilité d’être inscrits à l’agenda politique ». La proposition pratique du collectif, expérimentée dans le contexte d’un canton suisse, a en tout cas le mérite d’attirer l’attention sur les limites de la représentation. Elle pourra, espérons-le, apporter des éléments intéressants à la réflexion et nourrir les débats en cours sur la représentativité et la démocratie.

Sources

[1] Le Parlement suisse, 21.06.2019. Parlementaires. parlament.ch.

[2] Office fédéral de la statistique, 27.08.2019. Population 2018. admin.ch.

[3] Le Parlement suisse, 21.06.2019. Parlementaires. parlament.ch.

[4] Pour donner un ordre de grandeur, dans le Canton de Vaud en 2018 les 20-39 ans représentaient 27,7% de la population totale (Statistique Vaud. Département des finances et des relations extérieures, 2018. Chiffres-clés annuels de la population, 1981-2018. scris.vd.ch)

[5] Bourg Dominique, Whiteside, Kerry H., 2015. Démocratie écologique. In : Dictionnaire de la pensée écologique. Paris : Puf.

Amélie Pochon

Amélie Pochon

Comité éditorial

Intéressée par de nombreux domaines allant des liens entre savoirs traditionnels et scientifiques à la permaculture en passant par les plantes comestibles ou encore l’écopsychologie, je m’engage dans le milieu associatif pour mettre en oeuvre des projets en lien avec la transition écologique et sociale. J’aime aussi passer du temps dans la forêt ou au bord de l’eau.